Expédition dans le Tassili-n-Ajjer

« J’ai eu de la chance de rencontrer le désert, ce filtre, ce révélateur. Il m’a façonné, appris l’existence. Il est beau, ne ment pas, il est propre. C’ est pourquoi il faut l’aborder avec respect. Il est le sel de la terre et la démonstration de ce qu’ont pu être la naissance et la pureté de l’homme lorsque celui-ci fit ses premiers pas d’Homo erectus… »
Théodore Monod

 

Un Tassili désigne un plateau dans la langue des Ajjers, le peuple de Touaregs qui habite, parcourt et protège le Tassili-n-Ajjer (plateau des Ajjers), ce vaste territoire du sud-est de l’Algérie, adossé à la Libye à l’Est, le Niger au Sud et le Hoggar à l’Ouest.

 

La région du Tassili proprement dite englobe les piémonts et la bordure des ergs, et au Sud, la Tadrart. L’ensemble est regroupé sous l’appellation de Parc National du Tassili créé en 1972. Avec ses 80 000 km² c’est l’un des plus vastes parcs mais aussi l’un des plus grands musées à ciel ouvert au monde. Il a été classé au Patrimoine mondial de l’Unesco en 1972, et Réserve de l’homme et de la biosphère en 1986, pour préserver ses gravures et ses peintures rupestres, mais aussi pour l’intérêt géologique exceptionnel qu’il représente.

Constitué principalement de sédiments gréseux, le plateau du Tassili domine la plaine d’Admer et s’élève par gradins successifs jusqu’à une altitude de 2 200 mètres environ, pouvant atteindre 1 500 à 1 900 mètres en bordure de falaise, près de Djanet notamment. Ses zones les plus basses ont été envahies par le sable, créant des ergs (Admer ou Tin-Merzouga).
Terre de contrastes par excellence, le Tassili présente des sols nus aux dalles patinées, entaillées de canyons impressionnants sur le plateau, mais aussi de vastes zones ensablées où émergent des pitons gréseux plus ou moins érodés et déchiquetés, des escarpements de grès, des tours, des aiguilles … le tout formant une mosaïque de paysages extraordinaires au relief particulièrement tourmenté. Il y règne un climat désertique où la vie a dû se réfugier dans des endroits préservés et s’adapter.

On a beau consulter des ouvrages et recueillir les témoignages de ceux qui nous ont précédés sur ces terres, rien, absolument rien ne prépare notre esprit au spectacle d’une telle beauté.
On reste sans voix devant ces chefs-d’oeuvre de la nature que constituent ces impressionnantes cascades de sable, ces imposantes forêts de pierres ou ces cirques monumentaux, tant les mots paraissent fades pour décrire cet univers minéral à couper le souffle, ces paysages lunaires et chaotiques, si arides qu’ils en paraissent hostiles à toute vie.

La vie y palpite pourtant là où on ne l’attend pas ; elle explose dans une anfractuosité de roche, dans un oued ou à l’ombre d’un acacia ; partout des plantes habitent la dune, se cachent dans le relief, épousent les flancs des roches, formant parfois des touffes de verdure imposantes et des buissons généreux.

La vie animale y foisonne également. A nos pieds, scarabées, fourmis et reptiles entre autres participent de la chaîne alimentaire, de même que les insectes et les papillons qui butinent et virevoltent autour des gueltas (réservoirs naturels d’eau de pluie). Au petit matin, sur le sable encore jaune pâle, on est surpris de découvrir des griffures ou les signes plus ou moins marqués du passage d’un chacal, d’une gerboise, d’un lapin, d’un corbeau ou d’un moula-moula, ce curieux petit oiseau à la robe noire et à crête blanche.

Dans la journée on y croise parfois des troupeaux de dromadaires, des ânes, des moutons, des chèvres et leurs gardiens, le plus souvent des jeunes femmes ou de très jeunes filles.

 

L’homme s’est adapté aussi à cet environnement rendu difficile par la raréfaction de l’eau. Il a laissé au cours des siècles les traces de son passage, et il n’est pas rare de trouver sur le sol nombre d’objets lithiques (céramique, meules, grattoirs, silex pointus, tessons de poteries). L’homme préhistorique a laissé des empreintes gravées ou peintes dans des abris sous-roche ou sur les parois au bord des ouadis. Ces scènes de chasses ou pastorales d’une étonnante fraîcheur attestent la présence en ces temps reculés de grands mammifères tels que des rhinocéros, des éléphants, des girafes, mais aussi des lions, des mouflons, des gazelles, des bovidés, des autruches, des chiens … qui tous témoignent que ce désert ne l’a pas toujours été.

A une période où « les montagnes étaient humides » comme disent les Touaregs, ce désert était une savane. Les 15 000 peintures et gravures rupestres laissées par les chasseurs-cueilleurs du néolithique et répertoriées à ce jour dans le Tassili-n-Ajjer retracent quelques 9 000 à 10 000 ans de l’histoire de cette région. Elles attestent tout à la fois des changements du climat, des migrations de la faune et de l’évolution de la vie humaine aux confins du Sahara.

 

DECEMBRE 2018

Dimanche
Tout commence à Djanet, passage obligé avant d’apprivoiser l’immensité …
Arrivée à 4h30 du matin à cause d’un retard d’avion, et première nuit très courte à l’hôtel de la Grotte des Ambassadeurs, car nous prenons la route à 09h30 pour le centre de Djanet. Visite du bazar local tandis que notre chef d’expédition récupère auprès des autorités compétentes le précieux sésame qui nous ouvrira les portes du Parc national. Nous visitons ensuite le petit musée local et montons sur les hauteurs de la ville pour admirer le vieux ksar et sa palmeraie en arrière-plan, dominés par les hauts contreforts du plateau du Tassili. Quelques photos plus tard nous roulons vers le Sud en direction de la Tadrart sous un ciel bleu azur. Nous faisons halte pour le déjeuner dans un endroit qui a pour nom Ouanameyas (guépards), grande étendue de sable délimitée de tous côtés par des formations rocheuses de toutes formes et de hauteur variable. Une sorte de mise en bouche avant le saut dans l’inconnu.

Cette première journée s’écoule rapidement. Traversée de beaux paysages désertiques.

Nous arrivons à la nuit tombée à notre lieu de bivouac. Installation des tentes à la lumière de nos lampes avant de partager des apéritifs apportés de France. L’équipe locale nous fournit cacahuètes, petits gâteaux secs, salés et sucrés. La soupe arrive à point pour nous réchauffer. Repos bien mérité sous la voûte saharienne constellée d’étoiles, les « fleurs de la nuit » des Touaregs.
N’est-ce pas Théodore Monod qui écrivait  : « celui qui cueille une fleur dérange une étoile » ?

Lundi
Nous faisons ce matin notre première promenade du circuit après le petit déjeuner.

Les voitures nous récupèrent et nous quittons l’asphalte pour nous enfoncer dans la Tadrart rouge dont les paysages désertiques sont parmi les plus beaux qui soient.

Les roues des 4×4 s’enfoncent dans le sable mou et nos chauffeurs slaloment entre des épineux, des touffes herbeuses, des acacias de tous formats et des calotropis (pommiers de Sodome) qui égayent le paysage dans ces chemins de sable chaotiques que sont les ouadis. Nous déjeunons à l’endroit appelé El Beridj où nous découvrons nos premières gravures rupestres.

Nous poursuivons notre route dans un paysage où d’impressionnants blocs rocheux sculptés par l’érosion créent des décors fascinants.

Nous arrivons à Moul N’Aga quand le rose des dunes de sable se mêle au gris des blocs monumentaux virant au noir en ce jour finissant. Dans le Sahara la fin de journée c’est le temps de l’almez, un peu avant que le soleil ne se couche à l’horizon, quand les teintes se mélangent.
Nous installons notre bivouac sur une hauteur de dune formant une terrasse naturelle. Un peu plus bas, des dépressions du terrain ont emprisonné l’eau des dernières pluies formant de vastes cuvettes.

Nous montons nos tentes et nous imprégnons de ce magnifique tableau avant la tombée complète de la nuit.

Bientôt nous ne voyons plus qu’à quelques mètres du halo lumineux de notre feu de camp et des lampes allumées par l’équipe locale pour préparer le repas. Le décor s’est totalement fondu dans la nuit.

Mardi
Lever tôt. L’équipe locale a installé les tasses pour le petit-déjeuner et s’active pour faire griller du pain et préparer des crêpes. Rien ne manque : beurre, confitures, miel, thé, café, chocolat, lait, jus de fruits frais … Petit déjeuner royal dans un décor grandiose.
Le soleil se lève sur le paysage entrevu la veille au soir dans des tons de couleurs différents en ce début de journée.

Tandis que l’équipe locale range le matériel, nous entamons une marche vers les retenues d’eau. Quelques acacias (absagh) prennent leurs aises à des distances respectables les uns des autres. On sent qu’ils se plaisent ici. Le soleil ne leur fait pas peur. Leurs petites feuilles réduisent l’évaporation et leurs racines peuvent s’enfoncer jusqu’à une quarantaine de mètres de profondeur pour trouver des nappes d’eau insoupçonnables. Ils sont partout, dans les vallées et sur les contreforts du plateau. La solitude non plus ne les effraie pas. Il n’est pas rare d’en rencontrer un spécimen unique, isolé, tache verte minuscule sur un océan de sable.

En contournant ces larges retenues d’eau nos pieds foulent des croûtes de sable et de terre desséchée qui éclatent littéralement sous nos pas. Des coloquintes -sortes de petits melons d’un jaune-vert pâle, affleurent à la surface de ce patchwork, leurs ramifications tissant un canevas de verdure sur ce fond bistre.

Les voitures nous récupèrent au bout d’une petite heure et nous empruntons le canyon d’In Djaren avec ses falaises sculptées depuis des millénaires par les éléments. Nous voyons là une mosquée, ici une colonne, ailleurs un homme assis, plus loin des coupoles, des roches de toutes formes, depuis des arches de cathédrales jusqu’à des toupies monumentales posées sur des pointes effilées défiant les lois de l’équilibre. Nous faisons de nombreux arrêts photos pour immortaliser sur nos cartes mémoire ces sculptures aux formes improbables propices à féconder l’imagination.

Dans les lits de ouadis à sec nous immortalisons aussi l’abondante végétation en fleurs, tant la présence végétale tient du miracle dans un environnement aussi hostile. C’est le phénomène de l’akasa qui vient après la pluie, couvrant d’un tapis de verdure éphémère ces sols arides. Dans le Sahara les fleurs ne sont pas liées aux saisons mais aux précipitations, et apparaissent à n’importe quel moment de l’année.

Au lieu dit Bouadjan nous nous extasions devant des gravures de girafes, de rhinocéros et d’éléphants et des groupes d’humains les bras levés vers un disque qui symbolise sans doute la lune. Après le déjeuner nous voyons d’autres figurations rupestres : troupeau de bovidés, hommes semblant effectuer une danse.

En pénétrant plus avant dans la Tadrart, les dunes de sable remplacent peu à peu les pitons rocheux. Nous arrivons bientôt au pied de Tin Merzouga, impressionnante dune de sable de 1 300 mètres de hauteur. Les plus courageux en font l’ascension.

Nous bivouaquons au pied de ce monstre de sable à l’abri d’un éperon rocheux. Nous nous endormons avec de belles images plein la tête, bercés par le silence.

Mercredi
Grande promenade après le petit déjeuner au milieu des dunes. Les voitures nous retrouvent et nous repartons en direction du canyon d’In Djaren. Nous laissons peu à peu ces vastes étendues de sable pour un paysage plus minéral où alternent forêts de pierres, monolithes dressés ou couchés, enchâssés les uns dans les autres, évoquant parfois de mystérieuses cités ou des châteaux en ruine. Nous venons de quitter la Tadrart rouge et rentrons dans l’oued Djiran pour admirer de belles peintures rupestres (scènes de chasse).

A mesure que nous remontons vers le Nord les remparts de grès se font plus rares. Nous retrouvons une piste plus sablonneuse. La végétation reprend ses droits, devient plus dense, et forme même par endroits presque une « prairie » de plantes herbacées et d’épineux. Nous traversons un oued asséché.
Le paysage change encore. Désormais face à nous un cordon de dunes délimite l’horizon. Plus nous avançons, plus ces dernières deviennent impressionnantes et majestueuses. Arrêt déjeuner près d’un énorme bloc de pierre où l’équipe a installé la table. Nous partons faire une balade apéritive. Le sol de sable granuleux est parsemé de cailloux et de pierres éclatées de grosseur variable. Nous marchons dans l’éclatement de la matière et découvrons une rose de Jéricho en état de dessiccation qui émerge du sol ; plus loin une pierre ayant servi de meule dans des temps reculés.

Tout est clair pris dans la lumière.

Aujourd’hui il n’y a pas de vent et il fait chaud sous le soleil à son zénith. Après le déjeuner nous reprenons la route vers le Nord. Nombreux arrêts devant des gravures et des peintures rupestres : poissons-chats, groupes d’humains. Un peu plus loin nous contemplons une plante fossilisée immortalisée à jamais dans un énorme bloc rocheux détaché de la paroi, avant de continuer notre progression dans l’oued in Djaren. Dans un repli de la roche nous découvrons la peinture de la « girafe assise » d’un remarquable réalisme et d’une fraîcheur étonnante. C’est sans conteste le clou de la journée. Sur une paroi un peu en retrait du même abri sous-roche nous découvrons d’autres peintures.

Nous arrivons presque à la nuit tombée à In Djelati.

Jeudi
Après notre promenade matinale nous roulons vers le Nord sur une étendue très plate où le sable mélangé à des cailloux le rend à la fois plus ferme et plus foncé.

Sur notre droite nous apercevons d’anciennes falaises très érodées et réduites à l’état de résidus gréseux, qui font penser à des terrils. Le ciel moutonne. C’est la première fois depuis notre arrivée. Aucun risque de pluie toutefois.

Sur les petites collines alentour on aperçoit des ravines qui marquent les endroits où cailloux et sable mêlés s’effondrent sous l’effet des précipitations. La  végétation est ici peu présente. Le vent qui s’engouffre dans ce large couloir assèche toute forme de vie végétale. C’est la fin de la Tadrart.
Le décor change à mesure que nous remontons vers le Nord. Les formations de pierres sont désormais plus hautes et plus effilées par endroits. Sur l’horizon elles forment une barrière qui semble infranchissable. A son approche toutefois nous apercevons des trous dans ces escarpements rocheux. Ce sont des akbas qui en facilitent l’accès. Bientôt nous retrouvons l’asphalte. Passage par l’oued Imahartamene où nous croisons une colonne de camions militaires dont les ponts sont vides. Sans doute partent-ils récupérer du matériel plus loin vers la frontière libyenne. Le ciel moutonne toujours mais le soleil brille. Il est 10h30 et il fait déjà chaud. A mesure de notre avancée la végétation est plus présente. A l’approche de Djanet les escarpements rocheux sont plus espacées et plus érodés. Nous apercevons au bord de la route et dans la bande de sable qui la borde, des troupeaux de dromadaires. Les collines sont maintenant plus compactes. A leur sommet les pierres dressées agglomérées évoquent des citadelles en ruine. En route on fait aussi des rencontres insolites …

Nous retrouvons l’endroit où nous avons déjeuné le premier jour. Nous sommes à 80 km de Djanet et avons laissé les nuages derrière nous. A une soixantaine de kilomètres de l’oasis apparaissent sur notre droite les hautes falaises du plateau du Tassili tandis que sur notre gauche se dessinent les contours ocre de l’erg Admer. A une quarantaine de kilomètres de Djanet nous empruntons une piste qui nous conduit devant un tombeau préislamique en « trou de serrure ». Nous déjeunons un peu plus loin et reprenons la route en direction de Tikoubaouine.

Le sable est plus présent à mesure de notre avancée. Nous quittons l’asphalte et partons à l’assaut des dunes. Arrêt à Tiharamiwen. Nous laissons l’erg Admer sur notre gauche et arrivons à Imourouden avec ses cônes de roches écroulées où trônent encore à leur sommet quelques mamelons de pierres. Nous nous enfonçons de plus en plus dans ce paysage lunaire. Sur les bas-côtés de la piste nous découvrons des épineux, des herbes aux tiges hautes et dressées en plumeaux, mais aussi de l’armoise dont la couleur bleu-vert est caractéristique. Nous nous engageons dans un couloir encaissé bordé de hautes parois rocheuses laissant apparaître différentes strates. La végétation se fait plus dense (oued Assassou). Nous arrivons à Tikoubaouine qui signifie « les épées », tant les roches y sont ici comme des sabres plantés en terre. Installation du bivouac à la nuit presque tombée.

Vendredi
Il a fait froid cette nuit. En témoigne la condensation que nous découvrons sur nos toiles de tentes au petit matin. Après le petit déjeuner nous faisons notre marche matinale au milieu des dunes adossées aux roches. Les voitures nous rejoignent et nous arrêtent un peu plus loin devant trois tombes préislamiques reconnaissables aux pierres qui les délimitent. Nous quittons Tikoubaouine pour rejoindre l’oasis d’Essendilène. Nous retrouvons pour un temps la route asphaltée qui borde des dunes érigées les unes à la suite des autres portant le nom évocateur de « mamelles de l’ânesse ». Nous reprenons une piste et nous enfonçons dans un canyon profondément encaissé entre de hautes falaises de grès. C’est probablement le lit d’un oued asséché où poussent des tamaris, des lauriers-roses et des palmiers. Arrêt photos devant une variété de cistanches jaunes (Ahlewan), qui font penser à des asperges géantes, et qui poussent ici à l’ombre d’un imposant acacia.

Nous reprenons les voitures pour arriver à l’oasis d’Essendilène entourée de bastions et de hérauts de grès qui dominent l’oued. L’oasis est formée dans le fond de l’oued autour de deux gueltas. Quelques zéribas (cases rondes de pierres sèches surmontées d’un toit de branches de typha) et un petit potager marquent l’endroit où vit le gardien des lieux et sa famille, sur une hauteur du terrain pour se protéger des crues de l’oued. Tout autour se déploient des figuiers sauvages, des lauriers-roses, des palmiers-dattiers et de beaux spécimens de tamaris, mais aussi quelques jardins sauvages autour d’un puits. L’endroit est magique. Certains partent à la découverte des gueltas, à l’origine de ce miracle végétal.

Un petit fort noyé dans la végétation atteste de la présence ancienne d’une petite garnison. On y trouve notamment le tehok, cet arbuste dont les tiges sont utilisés par les Touaregs pour se nettoyer les dents.

Après le déjeuner nous partons en direction des dunes blondes de l’erg Admer qui se teintent de rose dans le jour déclinant. Nous en profitons pour faire une promenade sur ce sable doux à la main mais dur à la marche.

Nos pas laissent de profondes empreintes sur les longues dunes rondes et lisses dessinant des saillies et des dépressions, leurs lignes de crêtes se rejoignant à l’horizon. On les croit immuables, mais elles sont mouvantes, vivantes presque. Le vent qui les caresse et les malmène parfois, les modèle à sa guise. Demain elles seront là, mais autres, et les marques de nos pas ne seront plus qu’un lointain souvenir. Ici le temps n’a pas de prise. Nous profitons du spectacle tandis que les derniers rayons de soleil s’accrochent à ce décor féerique.
Installation du bivouac au creux d’une petite dune.

Samedi
Nouvelle nuit froide. Après le petit déjeuner nous faisons notre marche quotidienne avant de prendre  la direction du Nord et Bordj el-Haouas (ex-Fort Gardel). Traversée de la vallée de l’armoise. Nous empruntons l’Akba Tin Taradjeli qui facilite l’accès au plateau. De là, la vue s’étend jusqu’à l’erg Admer. Passage par l’oued Ouagin avant d’arriver à Bordj el-Haouas et ses maisons carrées prolongées de petits jardins aux clôtures de guingois. Quelques chèvres cherchent leur nourriture dans des détritus jetés sur le bord de la route. Nous apercevons des groupes d’enfants portant des sacs d’écoliers sur le dos. Beaucoup de maisons en construction attestent du développement du bourg tandis que quelques zéribas abandonnées marquent le centre historique de la ville. Nous quittons Fort Gardel et montons à l’assaut du plateau noir et aride de Dider. Sur notre gauche se profilent les montagnes de Tazelt qui nous faisaient face auparavant. Nous traversons les ouadis Tin Hiouane et Akarar reconnaissables à leur végétation plus abondante. Par endroits des panneaux solaires installés sur le bord de la piste assurent l’électricité du lieu. Nous empruntons l’ancienne piste désormais goudronnée pour accéder au plateau. Paysage minéral. Nous faisons un arrêt à 1 330 m. d’altitude au lieu dit Tin torozoco (la selle de l’âne). Maigre végétation. Nous traversons un peu plus loin l’oued Tin Torozoco où des ânes broutent au bord de la route. Nous débouchons enfin sur le plateau qui offre une grande étendue plane. Deux montagnes nous font face (Tizazart : le charbon). Nous quittons l’asphalte et progressons sur un reg. Au loin nous apercevons un campement de nomades. Au bord de la piste poussent du fenouil et de l’oseille sauvages. Arrivée aux gueltas superposées d’Assar. L’endroit est très joli et reposant. Quelques peintures dégradées dans un creux de roche.

Deux courageux montent pour voir les deux gueltas supérieures.

Nous reprenons la route et croisons des bergers « loués » venus du Niger. Parfois nous tombons sur un livre de prières délimité par des pierres au sol, ou sur des zéribas isolées et laissées à l’abandon par leurs propriétaires. Nous arrivons à Tin Teghert, ensemble gravé sur un rocher en forme de dôme d’une trentaine de mètres de diamètre. La marche sur cette dalle est mal-aisée car nous devons retirer nos chaussures pour éviter de dégrader les reliefs. On aperçoit un lièvre, des groupes d’humains, des girafes, des vaches et des gazelles couchées d’une beauté saisissante. Par endroits la roche a été polie. Sans doute pour faciliter le travail de l’artiste. Certaines gravures sont difficilement identifiables car fortement dégradées. D’autres sont énigmatiques.

Nous quittons ensuite la cuvette de Dider et retrouvons l’asphalte. Il est 13h30. Nous traversons l’oued In Tamat que nous devinons derrière la roche noire. Nous arrivons à l’embranchement d’Iherir. Traversée de l’oued Askou. Nous descendons ensuite vers un canyon très encaissé. La végétation est quasi-absente de l’endroit. Dans le creux du canyon on devine un îlot de verdure. Nous atteignons enfin les balcons d’Idaren où nous déjeunons tardivement au milieu d’une enceinte de pierres sèches entourant des zéribas visiblement abandonnées. L’endroit ne manque pas de majesté. Nous apercevons en contrebas quelques zéribas habitées, et l’eau qui coule au fond du canyon entourée d’un bandeau de végétation.

Ceux qui le souhaitent partent faire une promenade qui se terminera à la nuit tombée.

Nous installons nos matelas dans les zéribas de l’aire de bivouac d’Iherir. Après le dîner nous assistons à un spectacle de chants Tindé.

Le Tindé est le nom du mortier de bois dans lequel les Touaregs pilent traditionnellement le mil ou les dattes, et sur lequel ils tendent une peau de chèvre. C’est aussi le mot qui désigne l’instrument qui rythme les soirées entre amis, où les femmes chantent en solo accompagnées d’un choeur et des battements de mains de l’assemblée féminine.
Nous nous réunissons dans une grande zériba pour nous abriter du vent et prenons place sur des tapis disposés au sol. Les chanteuses sont au nombre de six et se placent en cercle au centre de la pièce. Ce sont pour la plupart de toutes jeunes femmes à la peau très noire, habillées traditionnellement de couleurs vives. Trois grands jerricans à essence leur servent d’instrument de percussion. Leurs mains expertes frappent le métal léger pour trouver la sonorité juste et le tempo qui rythme ces chants lancinants si étrangers à nos oreilles occidentales. Le Tindé chante l’amour, ses joies, ses peines et la vie de tous les jours.

Dimanche
Nous arrivons à la fin de notre séjour. Ce soir nous serons à Djanet et nous envolerons dans la nuit pour Alger et pour la France. Nous prenons donc la route du retour en direction de l’erg Admer à travers la vallée d’Iherir, ce long couloir de roches noires déjà emprunté la veille dans le sens contraire. Nous prenons le temps de photographier quelques plantes sur le bord de la route.

Nous quittons l’asphalte pour le retrouver un peu plus loin. Traversée d’un oued avec les sommets blonds de l’erg Admer en toile de fond.

Nous empruntons un reg puis un erg et apercevons les « mamelles de l’ânesse » qui se profilent sur le ciel. Arrêt déjeuner avant de reprendre la route du Sud. Les paysages se succèdent dans leur diversité : collines de grès en forme d’îles, pierres dressées, dunes de l’erg Admer que nous longeons pour rejoindre Tagharghart et ses fameuses « vaches qui pleurent », gravure monumentale ornant un piton gréseux dont le socle est enfoui dans le lit de l’oued Edjériou. Le soleil couchant caresse les vaches et creuse le relief.

Nous contemplons une dernière fois le coucher du soleil sur le Sahara.

Avant de fermer ce livre d’images j’aimerais remercier Aïssa, Mohammed, Badia et tous les membres de l’équipe locale pour leur dévouement et leur extrême gentillesse. Une mention spéciale pour notre cuisinier qui a su enchanter nos papilles pendant tout le séjour. Une autre pour nos chauffeurs qui nous ont conduits de main de maître en toute sécurité sur des pistes parfois improbables. Chacun dans son domaine a fait de ce voyage une grande réussite et une expérience inoubliable.

Amical souvenir à Maïté, Jocelyne, Sylvie, Christian, Georges, Patrick, Pierre et Alain avec qui j’ai partagé cette belle aventure. Merci pour leur agréable compagnie.

Muriel Dauriac

 

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