Longtemps réduits à leurs gratte-ciels et à leurs centres commerciaux, les Émirats arabes unis révèlent aujourd'hui une profondeur culturelle et historique que peu de voyageurs soupçonnent. Des oasis millénaires d'Al Aïn aux dunes de Liwa, des souks de la Creek aux institutions muséales qui redessinent la carte culturelle mondiale, voici un pays qui regarde simultanément vers ses racines et vers l'avenir.

Dubaï. Le mot suffit à déclencher une série de clichés : la Burj Khalifa culminant à 828 mètres, des hôtels aux formes extravagantes, des centres commerciaux dotés de pistes de ski couvertes... Pour beaucoup, voyager aux Émirats arabes unis, c'est se confronter à l'excès, à l'artificiel, au pays qui aurait fabriqué sa culture de toutes pièces.
Tout n'est pas entièrement faux. Mais l'image est incomplète.
Les Émirats arabes unis sont une fédération composée de 7 émirats, née en 1971. C'est l'une des plus jeunes nations du monde. En cinquante ans, ce pays a accompli ce que d'autres mettent des siècles à réaliser. Mais derrière la vitrine de Dubaï se cache une réalité bien plus nuancée : des oasis classées au patrimoine mondial de l'UNESCO, une culture bédouine toujours vivante, et une ambition culturelle qui place aujourd'hui Abu Dhabi parmi les grandes capitales muséales du monde.

À moins de deux heures de route de Dubaï, Al Aïn semble appartenir à un autre monde. Inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2011, ses oasis et ses sites archéologiques témoignent d'une occupation humaine continue depuis le Néolithique. Ici, pas de forêt de gratte-ciel : des palmeraies à perte de vue, des forts en pisé dorés par le soleil et un silence que l'on ne s'attendait pas à trouver aux Émirats.
L'oasis d'Al Aïn doit sa prospérité à un système d'irrigation ancestral, les falaj, qui achemine l'eau des montagnes vers les cultures grâce à un ingénieux réseau de galeries souterraines et de canaux. Inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO, ce savoir-faire témoigne d'une remarquable maîtrise de l'eau dans un environnement désertique.
La palmeraie abrite aujourd'hui encore plus de 147 000 dattiers dont les fruits demeurent un élément essentiel de la culture locale. Le fort Al Jahili, imposante forteresse édifiée à la fin du XIXe siècle pour protéger l'oasis, rappelle que ces terres possèdent une histoire longue et complexe, bien antérieure à l'ère du pétrole. Al Aïn est également indissociable de la figure du cheikh Zayed, père fondateur des Émirats arabes unis, qui y fit ses premières armes politiques avant de conduire l'unification du pays.
C'est peut-être le plus grand malentendu sur les Émirats : on croit la culture bédouine reléguée au passé, folklorisée pour les touristes. La réalité est tout autre.
Bien avant l'essor spectaculaire des villes modernes, les habitants de la péninsule Arabique vivaient au rythme du désert et des oasis. De cette longue adaptation à un environnement exigeant est née une culture fondée sur l'hospitalité, le partage et l'attachement à la communauté, des valeurs qui demeurent aujourd'hui au cœur de l'identité émirienne.
Le majlis, lieu traditionnel de rencontre et de discussion, continue d'occuper une place importante dans la vie sociale. Le café arabe parfumé à la cardamome, servi avec quelques dattes, reste l'un des symboles les plus visibles de cette hospitalité héritée du désert. Dans les oasis comme dans les villes modernes, ces usages témoignent d'une continuité culturelle souvent méconnue des visiteurs.

Aux Émirats arabes unis, le faucon est bien plus qu'un oiseau. C'est un symbole de force, de courage et d'identité nationale — à tel point qu'Abu Dhabi abrite l'un des rares hôpitaux au monde entièrement dédiés aux faucons, doté de technologies de pointe dignes des meilleures cliniques humaines. La fauconnerie, pratique ancestrale de la péninsule arabique, est inscrite au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO. Dans les souks et les marchés, les fauconniers promènent encore fièrement leurs oiseaux, capuchonnés et posés sur l'avant-bras.
À environ deux heures et demie d'Abu Dhabi, le désert de Liwa marque l'entrée dans le Rub al-Khali, le « Quart Vide », l'un des plus grands déserts de sable du monde. Les dunes de Liwa comptent parmi les plus hautes de la péninsule Arabique : certaines dépassent les 300 mètres. Mais Liwa n'est pas qu'un paysage. C'est le berceau historique de la tribu des Bani Yas, dont est issue la famille régnante d'Abu Dhabi.
Pendant des siècles, le désert a façonné les déplacements, l'organisation sociale, les échanges commerciaux et les modes de subsistance. Les oasis constituaient des points d'ancrage essentiels où l'eau permettait la culture des dattiers et le développement d'une vie communautaire durable. C'est dans cet équilibre entre désert et oasis qu'est née une culture marquée par l'entraide, la résilience et une connaissance fine de l'environnement.
Les forts traditionnels qui jalonnent l'oasis, les plantations de palmiers-dattiers, les fermes de dromadaires et les pistes de course de dromadaires témoignent d'un mode de vie qui n'a pas disparu avec l'arrivée de la modernité : il s'est transformé tout en conservant une part importante de ses traditions.
Dubaï mérite mieux que ses clichés. Avant d'être la ville des records, elle fut un port marchand prospère, au cœur des réseaux commerciaux qui reliaient l'Inde, l'Afrique orientale et le monde arabe. Les perles du Golfe, longtemps au fondement de la prospérité locale, alimentaient un commerce florissant bien avant l'ère du pétrole. C'est cette histoire-là, discrète mais essentielle, que l'on retrouve encore aujourd'hui dans les quartiers historiques bordant la crique de Dubaï.

La Creek de Dubaï, bras de mer naturel qui sépare les quartiers historiques de Bur Dubaï et Deira, est le berceau de la cité. C'est ici que tout a commencé : les pêcheurs de perles, les négociants et les marins qui animaient les routes commerciales du Golfe, ainsi que les abras, petites embarcations en bois qui assurent encore aujourd'hui la traversée de la Creek. Le quartier de Bastakiah, rebaptisé Al Fahidi, est l'un des plus anciens de la ville. Ses maisons à tours à vent (barjeel), ingénieux système de ventilation naturelle, et ses ruelles étroites abritent aujourd'hui galeries d'art, cafés et centres culturels. Non loin de là, le musée d'Al Shindagha, installé dans les demeures restaurées du quartier historique éponyme, retrace l'histoire de Dubaï, de l'époque de la pêche perlière à son essor comme grand centre commercial du Golfe. Dominant le quartier, le fort Al Fahidi, construit en 1787, est le plus ancien édifice conservé de Dubaï. Les souks de l'or et des épices rappellent enfin que la ville fut longtemps l'une des grandes places de négoce du Golfe, au carrefour des échanges entre la péninsule Arabique, l'Inde et l'Afrique orientale.
Dubaï est aussi l'une des villes les plus cosmopolites du monde, non pas depuis hier, mais depuis des générations. Indiens, Pakistanais, Iraniens, Yéménites s'y sont installés bien avant les grandes vagues d'expatriés occidentaux, attirés par ce port ouvert sur toutes les routes du commerce. Dans les petits restaurants de Deira, autour de la Creek, cette histoire se lit encore dans les assiettes : biryanis parfumés, pain yéménite sorti du four, thé au safran servi dans des verres dorés. Des saveurs qui rappellent que le vrai visage de Dubaï a été façonné par des siècles de rencontres et d'échanges.
Dubaï porte ces deux visages sans complexe : le comptoir marchand d'hier et la ville-laboratoire d'aujourd'hui. Le Musée du Futur, avec sa silhouette ovale gravée de calligraphies arabes, en est peut-être le symbole le plus éloquent : une ville qui n'a pas renié ses racines orientales, même en embrassant une modernité radicale.
Là où Dubaï mêle histoire marchande et modernité assumée, Abu Dhabi joue une partition différente : celle d'une capitale qui construit patiemment sa légitimité culturelle.

Inauguré en 2017, le Louvre Abu Dhabi est l'oeuvre de Jean Nouvel. Sa coupole ajourée de 180 mètres de diamètre, inspirée des moucharabiehs de l'architecture arabe, filtre la lumière du soleil en milliers de rayons qui se reflètent sur l'eau - un effet surnommé "la pluie de lumière". Le résultat est saisissant. Mais au-delà de l'architecture, c'est le projet muséographique qui est révolutionnaire : le Louvre Abu Dhabi est pensé comme un musée universel, qui raconte l'histoire de l'humanité non par civilisations séparées, mais par thèmes et dialogues entre cultures. Une Madonna italienne du XVe siècle côtoie une statue égyptienne antique ; une calligraphie islamique dialogue avec une peinture chinoise. C'est une vision du monde qui refuse les frontières — et qui, dans le contexte géopolitique actuel, n'est pas anodine.
Ouvert au public depuis décembre 2025, le musée national de Zayed est consacré à l'histoire et à l'héritage des Émirats arabes unis, et à la figure du Cheikh Zayed. Son architecture spectaculaire, inspirée des ailes d'un faucon, est signée par les ateliers de Norman Foster. C'est le lieu où les Émirats racontent leur propre histoire, un acte fondateur pour toute nation.

Avant même l'île de Saadiyat et ses nombreux musées, Abu Dhabi a posé un acte architectural fort avec la mosquée Cheikh Zayed. Inaugurée en 2007, elle ne se résume pas à ses dimensions, pourtant impressionnantes, ni à ses 82 dômes et ses mille colonnes de marbre blanc. Ce qui frappe, c'est l'intention qui la sous-tend : offrir un lieu de recueillement ouvert à tous, fidèles comme visiteurs, dans un esprit d'accueil et de partage que Zayed considérait comme une valeur fondatrice des Émirats. En ce sens, elle préfigure déjà la Maison d'Abraham.

À côté du musée du Louvre Abu Dhabi et du musée national de Zayed, sur l'île de Saadiyat, s'élève la Maison d'Abraham, un complexe interreligieux unique au monde réunissant sur un même site une mosquée, une église et une synagogue. Inaugurée en 2023, elle tire son nom du patriarche commun aux trois grandes religions monothéistes, né selon la tradition à Ur, en Mésopotamie. Sa conception a été confiée à l'architecte ghanéen David Adjaye, qui a choisi de donner aux trois édifices une apparence extérieure identique - même volume, même matériau, même hauteur - pour signifier visuellement l'égale dignité des trois traditions. À l'intérieur, chaque lieu de culte est pleinement fonctionnel et ouvert aux fidèles comme aux visiteurs.
C'est l'un des chantiers culturels les plus attendus de la décennie. Après plus de vingt ans de reports et de controverses, le Guggenheim Abu Dhabi devrait ouvrir ses portes fin 2026. Conçu par Frank Gehry, à qui l'on doit le mythique Guggenheim de Bilbao, ce sera le plus grand musée du réseau Guggenheim dans le monde. L'institution présentera une collection internationale accordant une place particulière aux artistes d'Asie de l'Ouest, d'Afrique et du monde arabe. Son ouverture marquera l'achèvement du district culturel de Saadiyat.

Les Émirats arabes unis sont un pays qui pose, à sa façon, des questions universelles : comment construire une identité nationale quand on est une jeune nation ? Comment préserver un héritage tout en s'ouvrant au monde et à la modernité ? Quelle culture voulons-nous transmettre ?
On y vient avec des certitudes, des a priori, et on repart avec un regard transformé. Car derrière la démesure et la richesse affichée, que l'on ne peut pas nier, se révèle un pays d'une étonnante profondeur : des oasis millénaires, un désert qui impose le silence, une hospitalité bédouine qui n'a pas attendu le tourisme pour exister, et une ambition culturelle qui place aujourd'hui les Émirats parmi les destinations qui redessinent la carte culturelle mondiale.
Les Émirats surprennent, bousculent, interrogent. C'est peut-être cela, leur plus grande richesse.
Vous souhaitez découvrir les Émirats arabes unis ? Nous vous proposons un voyage culturel à Dubaï, Abu Dhabi, Al Aïn et Liwa, accompagné par Marie-Christine de Warenghien, historienne de l'art et spécialiste de la péninsule Arabique, qui a vécu plus de douze ans aux Émirats.